2017…

2017… Galeries de Hull, foire alimentaire…
je rencontre, par hasard, Steve. Toujours vivant. Toujours paraplégique. Toujours souriant. Toujours en fauteuil roulant (on disait chaise roulante à l’époque où j’étais jeune prof au Cégep, avant que le monde moderne nous inculque à profusion ces nouveaux termes politiquement plus corrects, mais tellement moins significatifs). Durant ces années où il étudiait il devait, pour dactylographier ses travaux, utiliser un petit bâton attaché à un bandeau sur son front et tapait lettre par lettre en inclinant la tête parce qu’il ne pouvait se servir de ses mains, il ne le peut toujours pas… ni de ses jambes d’ailleurs… Dans ces années, au Cégep, aucun service d’aide de quelque nature que ce soit, aucune rampe d’accès pour les gens en difficulté, aucune salle de bain adaptée… bref fallait être extrêmement courageux pour avancer quand on était victime d’un handicap physique important !

2017 disais-je, 50e anniversaire du Cégep, 50e du SEECO, 20e de l’Association des retraitées et retraités, 10e de la Fondation… bof ne revenons pas trop en arrière mais…

En jasant avec Steve nous évoquions la super manifestation proposée par le Comité santé-sécurité (mon premier véritable intersyndical de la boîte) relativement au dossier qualité de l’air… On manquait d’oxygène parce que la gestion des Terrains et bâtisses de l’époque économisait sur le renouvellement en air frais pour que ça coûte moins cher de chauffage. Avec les murs de l’édifice bourré à la désormais célèbre et toxique mousse isolante d’urée formaldéhyde (MIUF)… et les gens qui fumaient à l’intérieur… c’était tout un cocktail qui n’avait rien de rigolo pour la santé !

Le Comité avait alors décidé, tout simplement, et pour un avant-midi, d’ouvrir toutes les portes du 333 Cité des Jeunes. Oui toutes. Aucune exception. Et par un beau et frais matin de mai, nous avions cadenassé avec de grosses chaînes toutes les portes du cégep grandes ouvertes ! Et les autorités, dans un geste énervé, couraient partout pour couper les chaînes pendant que nous les suivions à distance pour en installer d’autre. Et tout ça, juste pour manifester notre droit de respirer un air d’une qualité acceptable dans un milieu scolaire situé, ironiquement, dans le Parc de la Gatineau.

2017 disais-je… toujours avec Steve aux Galeries de Hull, pendant que quelqu’un l’aide à manger son muffin et boire son café, j’évoquais ce souvenir lorsqu’il m’a rappelé :

 

 

« Te souviens-tu François, quand vous aviez fait cette manifestation, j’étais allé te voir pour vous demander de refermer toutes les portes parce moi, quand j’ai froid, ça me donne juste envie de pisser et qu’avec ma chaise roulante c’était tellement compliqué d’aller aux toilettes parce que je ne pouvais pas le faire tout seul…»

Oh que oui que j’m’en souviens ! Cela m’avait tellement marqué. Tellement …

Quelques années plus tard, par 2 fois à la présidence du SEECO, c’est le résultat de cette réflexion entre le bien-être individuel et le bien-être collectif qui a toujours guidé mes pas et mes actions. C’est là que j’ai compris que la force du groupe est utile et nécessaire lorsque vient le temps de faire avancer les choses, mais que c’est également dans ces moments cruciaux que c’est le plus difficile à réaliser.

Nous pensions avoir tout prévu mais avions un peu oublié la situation de Steve. Nous nous sommes donc occupés de lui le mieux possible mais nous avons également refusé de mettre un terme à la manifestation puisqu’il en allait du bien-être collectif, incluant le sien.

Ce n’était que le début puisque, à force d’implication, de travail en groupe, de démonstrations scientifiques, d’appuis de tous et toutes, nous avons gagné la bataille et le Cégep a été obligé d’obtempérer, de nettoyer le système d’aération plus fréquemment, de faire enlever la MIUF, et de voir minimalement au bien-être collectif.

Toujours en 2017… sur le coin de ma table de travail à la maison… j’y repense et j’apprécie cet apprentissage de travail collectif. Il ne reste que peu de trace de cette belle bataille syndicale : une vieille vidéo réalisée par le Comité durant la semaine de relâche croupissant dans un fond de tiroir en copie VHS, quelques textes dans les anciens journaux syndicaux (me semble que nous étions en 1980 ou 1981), un ancien DG en furie (peut-être l’est-il encore ??? il était pas commode le monsieur  J ) qui n’avait pas apprécié mais qui avait tout de même été forcé de faire enlever la MIUF parce que la loi l’exigeait, une mobilisation exemplaire qui nous avait préparé, sans le savoir, à une bataille plus mémorable encore, et qui se pointait pour 1982-1983.

 

François Lahaie

Ex prof, ex président,
ex membre du Comité santé-sécurité, ex membre d’à peu près tous les comités syndicaux qui ont existé J